Luc Perino médecin, écrivain et essayiste est un passionné d’anthropologie et d’histoire des sciences. Il milite pour la médecine clinique et l’approche du patient dans sa globalité. Fortement impliqué dans la formation médicale continue indépendante, l’éducation sanitaire et la vulgarisation des sciences biomédicales. Il utilise ses écrits pour mettre en garde médecins, universitaires et patients contre les dérives du système de soins. Il enseigne les sciences humaines et sociales à la faculté de médecine de Lyon et participe à des débats sur la médecine clinique et la biologie évolutionniste.
La médecine clinique est celle du contact direct entre le patient et son médecin.
Tout son art consiste à maintenir le patient dans sa globalité, sans le priver des avancées des sciences biomédicales
Cet art n’est pas l’apanage du généraliste ni d’aucun autre médecin, mais de tout praticien (libéral ou universitaire, spécialiste ou généraliste) capable de résister aux pressions normatives et marchandes et d’aiguiser son regard social.
L’évolution rapide, et parfois mal maîtrisée, des sciences biomédicales au cours des dernières décennies a mis cette médecine en danger. Les étudiants désertent les disciplines cliniques et les métiers dits du "soin primaire"
Les progrès biotechnologiques ont de nombreux avantages et restent globalement bénéfiques. La contrepartie est l’obligation d’augmenter notre vigilance de clinicien. Pour une meilleure médecine, il devient urgent de réfléchir aux conditions de leur mise en oeuvre et de mieux en évaluer les résultats en terme de santé individuelle et publique
Cette réflexion nécessite indépendance et sérénité. L’intérêt du patient en est le seul objectif. Le médecin clinicien doit lui faire profiter des progrès de la médecine tout en le protégeant de ses excès.
La tâche n’est pas facile. Il faut à la fois contraindre la science à plus de rigueur et lutter contre l’asymétrie de la relation aux patients et aux institutions. Tout cela en évitant de sombrer dans un humanisme dépourvu de rigueur, dans des pratiques obscurantistes dépourvues de preuve ou dans un scientisme dépourvu d’éthique.
L’avenir de la clinique et le maintien de la globalité du patient sont à ce prix
Note : Ce texte fait partie du livre édité pour les dix ans du "pommier" où cet éditeur a demandé à chacun de ses auteurs scientifiques et philosophes d’écrire une page sur sa discipline. (reproduit avec l’autorisation de l’éditeur)
La science clinique, expertise au chevet (klinê) du malade, est en fort recul depuis une cinquantaine d’années. Les deux seuls responsables en sont, d’une part, l’invasion technologique, dont il faut reconnaître l’efficacité, d’autre part, le nouveau concept de médecine basée sur les preuves (autrement appelée EBM pour evidence based medicine).
La technique nous fournit la preuve par le résultat chiffré ou l’image tandis que l’essai randomisé en double aveugle contre placebo de l’EBM nous fournit la vérité statistique.
Le symptôme individuel est ainsi gommé par le verdict de la machine et la variabilité individuelle, caractéristique essentielle du vivant, est annulée par la méthode statistique. L’individu est nié par la nouvelle médecine, non pas que les nouveaux médecins aient moins d’éthique ou moins d’humanité, mais parce que cette nouvelle méthodologie impose stricto sensu la négation de l’individu.
Cela signe-t-il la fin définitive de la clinique ?
Non. Il y a, certes, un cap difficile à passer, pour les médecins, pour les patients et pour la sérénité de leurs relations. Mais après la digestion culturelle de ces nouvelles expertises, le clinicien aura appris à maîtriser et à contester la machine. La variabilité individuelle, témoin de la survie de notre espèce, persistera évidemment. Ainsi le nouveau techno-clinicien, enfin décomplexé, réconcilié avec son patient, retrouvera l’usage du dernier mot dans les histoires cliniques singulières.
Luc Perino
Le texte suivant a été lu lors de l’inauguration de la fête des sciences.
Comme son nom l’indique, la médecine clinique se pratique au chevet (klinê) du patient. Elle comporte six temps fondamentaux : dialogue, inspection, palpation, percussion, auscultation, puis mesures et tests simples à résultat immédiat. Cette science apparaît à la fin du XVIII° siècle et atteint son apogée avec la « méthode anatomo-clinique » de Laennec, l’homme à l’emblématique stéthoscope.
Décrite par Foucaud comme la « grammaire des signes » elle a mis un terme au capharnaüm des siècles précédents, en réussissant l’exploit de classer et nommer les maladies sans trop omettre le patient.
Avec l’invention du microscope, de l’imagerie issue des rayons X et de l’analyse chimique de nos humeurs, la science médicale s’est progressivement déplacée vers la « paraclinique, » obligeant la clinique à se muer en art ou artisanat selon les mÅ“urs et les époques.
Si le carabin du XXI° siècle, fasciné par la technologie, se laisse complaisamment ensevelir sous un monceau de preuves et de chiffres, c’est pourtant la clinique, et elle seule, centrée sur l’individu, qui saura le transformer en médecin expert.
Virchow, en découvrant la cellule et ses pathologies, est l’un des fondateurs de la paraclinique. C’est à lui cependant que nous laissons le dernier mot : « Si le microscope est capable de servir la clinique, c’est à la clinique d’éclairer le microscope. »
Luc Perino