
Le blog est intitulé "Humeurs médicales" en référence au titre de l’un de ses essais. Il s’agit de petites chroniques soit humoristiques, soit épistémologiques, soit les deux à la fois ! Elles paraissent dans la revue "Le Généraliste."
Luc Perino continue inlassablement à y militer pour plus de rigueur clinique et scientifique tout en dénonçant les dérives du système sanitaire et sa soumission au marché ou à la démagogie.
Il s’adresse essentiellement à ses confrères et aux acteurs institutionnels, mais ces textes sont repris ici pour un plus large public avec l’autorisation de la rédaction du Généraliste.
Lorsque l’on parle de taux de survie en cancérologie, c’est une erreur de mélanger les cancers cliniques ou diagnostiqués avec les cancers précliniques ou dépistés. Ces deux types de cancers n’ont rien de commun pour au moins une raison majeure, c’est que personne ne peut, aujourd’hui, connaître le devenir clinique des cancers dépistés ou précliniques. Il est fort probable que certains deviendront cliniques, métastatiques ou mortels, et il est tout aussi probable que d’autres ne deviendront jamais cliniques, ni, a fortiori, métastatiques ou mortels. Cette inconnue clinique transforme en erreur grossière le fait de les prendre en bloc comme objet statistique.
Une première évidence de cette erreur conceptuelle apparait bien dans les chiffres de survie cités. Les meilleurs survies sont celles des cancers généralement dépistés (sein, prostate) et les moins bonnes, celles des cancers diagnostiqués (foie, poumon, pancréas). Prendre cette assertion pour preuve du contraire en disant que leur survie a été meilleure, car ils ont été dépistés, ne relèverait plus seulement de l’erreur statistique, mais d’un amalgame entre médecine (rigoureuse) basée sur les preuves et médecine (approximative) basée sur un principe de précaution fort mal étayé. Nous avons déjà la certitude que de nombreux cancers de la prostate ne deviennent jamais cliniques, et il en très probablement de même pour le sein. Si nous arrivons un jour à dépister chacune des cellules cancéreuses de l’organisme, la survie à cinq ans de tous les cancers sera certainement de 100% !
Entretenir cette confusion comporte un risque sanitaire de contre-productivité, en débridant le soin et le dépistage aux dépens d’une recherche fondamentale sur la potentialité clinique des cellules cancéreuses.
En médecine, le principe de précaution est tout à fait respectable, même s’il s’appuie parfois abusivement sur le marché de l’angoisse, cependant, il doit se maintenir à sa place de principe de précaution sans prétendre à une vérité épidémiologique.