Bien que les théories de l'évolution aient permis la naissance de la biologie en tant que science, la médecine évolutionniste est peu enseignée. Cette nouvelle discipline peut pourtant bouleverser nos conceptions de la physiolopathologie et de la thérapeutique.
Ses auteurs, experts reconnus dans leur domaine biologique, médical, épistémologique ou anthropologique, explorent les causes phylogénétiques des problèmes de santé et envisagent les applications médicales potentielles et réelles de cette approche.
Son caractère novateur exigeant circonspection et rigueur scientifique, toutes les hypothèses sont soumises à la contradiction des pairs et ne sont admises qu'après la preuve de leur concordance avec d'autres approches ou la démonstration par les faits.
Malgré le pouvoir explicatif de la théorie évolutionniste pour comprendre les maladies et troubles fonctionnels, cette façon de penser est inhabituelle tant en clinique qu’en biologie médicale.
Les raisons de ce retard sont variées. Certaines sont institutionnelles comme le manque de cet enseignement à la faculté. D’autres sont psychologiques et inhérentes au paradigme médical commun aux médecins et patients qui considèrent la maladie comme une entité en bloc, qui ont une aversion pour le risque et une réaction de dégoût pour les maladies considérées invariablement comme des ennemis à éradiquer.
Dans le cas des cancers, ces facteurs psychologiques peuvent contribuer à des traitements agressifs, inapropriés ou dangereux.
L’importance des facteurs psychologiques dans les prises de décision est bien connue. Ceci concerne aussi tous les domaines de la médecine : décisions en contexte d’urgence vitale, choix diagnostiques multiples (1) ou choix thérapeutiques face au risque et à l’incertitude (2).
Cette négligence d’une pensée évolutionniste, intégrant la nature dynamique de toute pathologie, est particulièrement défavorable dans le cas de la recherche et de la thérapeutique en cancérologie.
Les cellules tumorales se développent selon les lois évolutionnistes, en concurrence avec des clones de mutants et par l’effet sélectif des thérapies anticancéreuses (3). Depuis trente ans, les théories évolutionnistes sont bien admises par les biologistes pour expliquer la progression, la résistance thérapeutique et les récidives des cancers (4). Malgré cela, les cancérologues et cliniciens ignorent ces données lorsqu’ils élaborent les protocoles cliniques de recherche thérapeutique. Des barrières psychologiques peuvent expliquer en grande partie cette surprenante discordance.
Comme pour les objets de sa vie courante, le peuple catégorise les maladies en entités uniques et statiques l’empêchant de raisonner en termes évolutif sur leur nature et leur traitement. Dans le cas du cancer, ceci conduit à négliger sa nature hétérogène, dynamique et adaptative. Le cancer n’est pas une entité unique, mais un groupe de cellules diverses avec leurs différentes capacités de survie et de prolifération. Ces notions sont essentielles pour comprendre les réponses aux traitements et la résistance thérapeutique. Le raisonnement est le même que dans les maladies infectieuses qui concernent des populations évolutives de germes.
L’aversion du risque et le dégoût sont de réelles barrières psychologiques à l’approche évolutionniste de la médecine. Les cancérologues et leurs patients s’empressent d’extraire les lésions précancéreuses, car ils ne peuvent tolérer le moindre risque d’évolution maligne. Certaines incertitudes sont mieux acceptées que d’autres. Le coût de l’ablation d’une tumeur s’avérant bénigne parait moindre que celui de ne pas enlever une tumeur potentiellement mortelle (5). Ce calcul résulte des communications abusives sur le risque de développer un cancer plutôt que sur la comparaison objective entre les risques de l’intervention et ceux de l’observation attentive d’une évolution naturelle.
Cette psychologie du dégoût contribue au surdiagnostic et au surtraitement. De la même façon que la nature a développé des conduites adaptatives comme les mimiques de dégoût, les nausées et vomissements pour réduire l’exposition aux germes pathogènes (6), l’idée de la présence d’une « chose » anormale à l’intérieur du corps encourage patients et médecins à l’extraire, car elle est vécue comme un parasite en croissance constante.
La combinaison d’une tendance bien humaine à la catégorisation, d’une aversion pour le risque et des réactions de dégoût au contact d’un pathogène potentiel, contribue au succès populaire de l’idée simpliste de maladie ennemie à éliminer immédiatement, sur la puissante base psychologique de l’idée de guerre (7).
Il faut pourtant mettre en cause les traitements agressifs, car le potentiel de résistance et proportionnel au ratio évolutif entre cellules résistantes et sensibles.
Dans certains cas, il peut être préférable de vivre avec un cancer ou de choisir un traitement léger afin de mieux connaître sa nature évolutive : par exemple ne faire de chimiothérapie qu’en cas de croissance tumorale significative (8). L’idéal serait de combiner des traitements ciblant les cellules les plus agressives avec d’autres stimulant l’adaptation des plus bénignes afin d’améliorer la tendance évolutive naturelle (9).
Cette perspective évolutionniste propose une alternative réaliste à la lutte à mort contre les cancers qui peuvent aussi être considérés comme des maladies chroniques et contrôlables.
Référence principale
C. Athena Aktipis, Carlo C. Maley, Steven L. Neuberg. Feb 24th, 2010
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